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L’huile de palme : du questionnement de notre modèle industriel à la naissance d’un nouveau paradigme (3/3).

27 février 2012

Dans la 1ère partie, nous avons vu que l’huile de palme n’est pas un poison et  que les conséquences sanitaires de sa consommation ne sauraient se résumer à sa concentration en acides gras, mais sont en réalité imputables à son utilisation excessive et exclusive par les industriels de l’agro-alimentaire.Cependant, en 2ème partie nous avons aussi vu que la remplacer par une autre huile, même très pauvre en acides gras saturés, serait tout aussi préjudiciable pour notre santé. Aussi bénéfique que cette huile de remplacement puisse être pour nos artères, elle présenterait nécessairement d’autres inconvénients, l’ingrédient parfait n’existant pas. Si par exemple, elle était très pauvre en une certaine vitamine, sa consommation excessive et exclusive contribuerait à créer une carence en cette vitamine dans la population, et elle se révélerait donc elle aussi néfaste.

Il nous faut donc écarter la solution simpliste, que certains pourraient agiter telle une bien pratique panacée, qui érige comme antidote au « poison » (l’huile de palme) la perfection (supposée) d’une huile de remplacement.

Pour résoudre durablement (à tous les sens du terme), le problème sanitaire soulevé par l’utilisation intensive de l’huile de palme, il faut donc avant tout éliminer un ingrédient toxique majeur pour notre santé (tant physique, que psychologique). Ce vrai poison n’est autre qu’une pratique, sous-tendue par une pensée qui fonde notre modèle industriel, cette pratique systématique et dominante est celle de l’uniformisation extrême. Celle qui annihile la diversité des huiles (mais aussi fruits et légumes, pour ne parler que d’aliments) pour ne plus utiliser qu’une seule huile à tout faire.

L’utilisation qui est faite par les industriels du terme « huile végétale » sur la liste des ingrédients est révélatrice. Qu’est-ce qu’une huile végétale ? Le produit d’extraction par pressage de certaines parties d’un végétal : l’huile d’olive est issue du pressage des olives, l’huile de tournesol du pressage des graines de tournesol et bien-sûr l’huile de palme du fruit des palmiers à huile (Elaeis guineensis). Il existe des centaines et des centaines d’huiles végétales différentes en passant des plus connues comme le maïs et le colza à des huiles plus confidentielles comme l’huile de perilla par exemple. Face donc à l’immense diversité des huiles végétales, quel a été le modus operandi choisi par les industriels ? L’utilisation d’une seule huile pour fournir toute l’industrie alimentaire, mondiale. Une huile et une seule. Et des centaines huiles végétales deviennent « huile végétale ». Du pluriel de la biodiversité au singulier du profit et de l’uniforme comme seule fin.

Et l’uniformisation ne s’arrête pas là. En effet, une fois les différentes huiles éliminées, les industriels se sont employés à éliminer les différences intrinsèques à l’huile de palme. Car cette huile présente une particularité remarquable : sa couleur rouge orangée très intense. S’il faut l’huile la moins chère, il faut aussi la plus neutre possible. Une huile pas chère ET invisible. Il faut du neutre, du sans couleur et sans odeur, du passe-partout.

Et donc, pour être intégrée dans nos produits alimentaires, l’huile de palme est raffinée. Ce processus permet bien d’obtenir une huile inodore et incolore. De l’huile de palme non-huile de palme, finalement. Ce faisant, les industriels font à nouveau un choix aux conséquences négatives pour notre santé. En effet, à l’état non raffiné (dit « vierge »), l’huile de palme est une excellente source de vitamine A car très riche en ses précurseurs, les bêta-carotènes. Ce sont ses bêta-carotènes qui lui donnent sa coloration rouge et qui sont détruits par le raffinage.

Ainsi, les pratiques et conventions de l’industrie, non seulement accentuent les inconvénients de l’huile de palme (lui faisant contribuer à l’excès de notre alimentation en acides gras saturés) mais parviennent aussi à oblitérer les potentiels bénéfices nutritionnels que nous pourrions retirer de sa consommation.

Le coeur du problème n’est donc pas un ingrédient mais le principe présidant à l’usage qui en est fait : exclusif, prédominant, hégémonique même. Principe d’uniformisation qui est dans le cas de l’huile de palme poussée à son paroxysme, procédant d’une double élimination : celle de toutes les huiles végétales au profit d’une seule et unique puis celle de ses particularités au profit d’une huile non-huile.

Pas de différence, pas d’aspérité, pas d’imprévu.

Du régulier, de l’homogène, de l’uniforme.

Les méfaits liés à l’huile de palme, sanitaires ou environnementaux, ne sont donc qu’une conséquence de cette idéologie discrète, efficace et fondatrice de notre modèle industriel qu’est l’uniformisation. Son succès s’appuie sur deux arguments majeurs, l’un économique, l’autre psychologique :

la supposée « rationalisation des coûts » : uniformiser les sources de matière premières permet de diminuer (en apparence) les prix de revient, selon le principe d’économies d’échelle.

– la recherche du conforme, du calibré, de l’identique, du simple (-iste) qui « sécurise » le process industriel tout autant que les consommateurs que nous sommes.

Le produit uniforme rassure par sa permanence, quel que soit l’endroit où le moment, il sera conforme à nos attentes, dans deux jours ou dans dix ans, jamais il ne décevra, jamais il ne nous obligera à supporter voire accepter sa différence. Le produit industriel comme remède au temps qui passe, perfection apaisant notre faillibilité, refuge à notre peur primale de la différence.

Nous pourrions même avancer que la réussite de notre modèle industriel depuis près de 200 ans s’explique autant par les richesses qu’il a efficacement permis d’extraire (plus que de « créer »), que par ce qui se révèle être notre insoutenable désir du même.

Désir plus ou moins conscient qui a présidé à l’industrialisation de la nature : par essence diversifiée, imprévisible, inégale, on la veut productive, mono-clonale, parfaite. Milliers d’hectares de monocultures avec leur variété à plus haut rendement, perfusée de produits chimiques – ces auxiliaires de conformité par excellence. La nature est devenue une industrie comme une autre, on appelle ça l’agriculture moderne. Nous voici ainsi privés de centaines de variétés de pommes, tomates et autres pour des variété productives, invariablement moins riches en nutriments. Nous voici avec les carences et les excès de l’ alimentation industrialisée dont l‘huile de palme offre une parfaite illustration.

Finalement, la question « par quelle huile remplacer l’huile de palme ?» ne fait plus sens. Il nous faut plutôt abandonner le principe même de son utilisation industrielle, principe qui a de manière absurde abouti à l’unicité d’une source de matière grasse végétale pour toute l’industrie agro-alimentaire mondiale. En changeant de paradigme industriel, la question devient « par quelles huiles remplacer l’huile de palme ?»

Imaginons donc que l’huile de palme soit une des huiles utilisées par les industriels avec beaucoup d’autres, piochées parmi la grande diversité des huiles existantes, chacune avec sa composition différente, son profil nutritionnel particulier.

Quel avantage y trouverait-on pour notre santé ?

Dans cette hypothèse, nous en viendrions par exemple à consommer à la fois des huiles contenant beaucoup d’acides gras saturés et d’autres en contenant peu. En conséquent, notre apport en acides gras saturés serait ramené à une moyenne plus faible que le taux élevé propre à l’huile de palme. Ceci étant valable également pour tous les autres nutriments, qu’ils soient néfastes ou bénéfiques d’ailleurs.

Excès et carences sont ainsi impossibles dans une alimentation variée qui est de ce fait équilibrée. Notre santé a tout à gagner de cette diversité. Notre société aussi.

Car si l’eugénisme a fort heureusement disparu de la politique, il pourrait sembler que cette idéologie continue d’infuser subrepticement notre modèle industriel. Toutes les inepties qu’il a justifiées et leurs répercussions autant sociales, économiques qu’environnementales, ont eu un effet profondemment destructeur de diversité, de société, d’humanité et de vie. C’est tout cela qu’il nous faut restaurer.

Comment allons-nous donc basculer vers un nouveau paradigme industriel ?

D’une part en intégrant les coûts sociaux-environnementaux aux calculs de prix de revient, et d’autre part en modifiant nos attentes par rapport aux produits de notre quotidien. Et pour créer les conditions d’une meilleure acceptation de la variabilité et des différences, une seule stratégie est suffisamment puissante : l’éducation.

L’éducation alimentaire et environnementale constituent deux piliers fondamentaux à l’éducation civique, parce que l’enseignement de la diversité des formes biologiques qui a donné lieu à la diversité de traditions et des recettes alimentaires, ne peut qu’inspirer émerveillement autant que respect des différences. Bases sur lesquelles se construit une société soudée et positive.

L’huile de palme a la vertu de nous montrer que l’uniformité est une dictature, la diversité sa démocratie. A nous donc de bâtir un nouveau modèle industriel, un nouveau modèle de société en fait, inspiré du monde vivant qui n’est ni simpliste ni uniforme mais hautement complexe et foisonnant.

Complexité fascinante de la vie où des milliers d’acteurs différents composent des écosystèmes d’inter-relations multiples, diverses et complémentaires, unis dans un équilibre puissant et fragile à la fois. Modèle mouvant et bouillonnant pour la nouvelle révolution que nous allons mener. Celle qui à l’uniformité, nous fait répondre :

Equilibre. Variété. Complémentarité.

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2 commentaires leave one →
  1. 2 mars 2012 14 h 40 min

    Merci pour votre analyse brillante. C’est un vrai plaisir de vous lire, vos articles méritent la palme du bon sens;-)
    Ce fameux bon sens qui ne rapporte rien à l’industrie agroalimentaire et qui est tout bénéfice pour l’être humain et son environnement. L’uniformité comme pensée dominante est une façon sournoise de domestiquer l’esprit du consommateur citoyen. J’entends dans ce mot: « l’uniforme », le vêtement d’une guerre qui ne dit pas son nom.
    Le manque d’information devient de la désinformation délibérée quand il est volontaire. Il eut été essentiel de dire que les matières grasses sont vitales pour l’organisme, sous la forme d’un apport quotidien diversifié. De mémoire, je ne l’ai entendu dans aucune communication officielle.
    On peut parler d’une politique systématique menée contre la diversité depuis les débuts de l’industrialisation. Diversité biologique, diversité humaine, diversité de la pensée…
    je crois réellement que de plus en plus de gens sont en train d’en prendre conscience.
    Et Internet, en mettant à disposition de tous une information de qualité et diversifiée (pour peu qu’on la cherche) est sans doute la plus grande chance qu’il nous est donné de changer nos comportements. Et de dire quel monde nous voulons. Puisque c’est nous qui consommons, et que la consommation est le nerf de cette guerre.

    • 3 mars 2012 11 h 56 min

      Merci Burine pour votre généreux commentaire !
      Il m’a vraiment fait chaud au cœur, d’autant plus que votre propos sur internet comme instrument de libération de la pensée unique résonne profondément en moi. Les citoyens que nous sommes, ne sont plus cantonnés au rôle de réceptacle passif de l’information de masse. Internet apporte une plus grande diversité en sources d’information constituant ainsi un puissant contre-pouvoir. Il permet à chacun de nous de nous exprimer au travers d’un blog, autant que d’élargir notre horizon en suivant le cheminement d’autres individus qui nous inspirent.
      Je me sens très heureuse de vivre cette révolution qui continue de remodeler en profondeur notre société. Jamais nous n’avons eu autant la chance de pouvoir nous faire entendre, d’échanger et de se rassembler pour ce en quoi nous croyons. Jamais en fin de compte, nous n’avons eu autant de chance de devenir authentiquement nous-même.
      Amicalement.
      Amjaka.

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